Interview de Cristían Jiménez, Inti Briones, Gregory Cohen & Valentina Vargas
Réalisateur, Directeur de la photographie et Acteurs de Ilusiones ópticas
Que raconte l’histoire ?
Cristián Jiménez : Le film est une comédie mélancolique hivernale où se rencontrent les rêves et les frustrations d’habitants d’une même ville, entre province et modernité, ou les deux choses en même temps car il peut y avoir contradiction ou aucune contradiction. Lorsque je suis retourné au Chili après m’y être absenté durant quatre ans, j’ai retrouvé une ville qui avait beaucoup changé. Un immense centre commercial était apparu dans une petite ville et je me suis dit qu’il y avait quelque chose d’intéressant. L’humour a toujours été quelque chose d’important, comme une partie intégrante du film : j’ai traité l’humour comme s’il s’agissait d’un élément sérieux.
Gregory Cohen : Parfois l’humour se transforme en une arme incontournable pour rire et approfondir des réalités complémentaires. Quand une personne n’a pas de distance physique, il apprécie encore moins les changements de sa ville. L’humour a été, par exemple, un élément de survie pendant la dictature. Bien sûr, quand j’ai lu le scénario, et que Cristián m’a invité à participer à ce projet, j’ai senti un mélange de genres, comme nous-mêmes sommes un mélange de choses très contradictoires. Les films comme Ilusiones ópticas sont important pour incorporer, pas comme acteur mais comme personne une réalité qui est en train de changer. C’est un humour qui a des vices, un humour gris, parfois noir, parfois très ironique qui montre bien ce que l’on est actuellement. Surtout pour mon personnage car il a choisi la sécurité (même si ce terme n’a plus le même sens aujourd’hui) pour un travail que l’on exerce depuis trente ans, un salaire. Toutes ces difficultés peuvent se transformer en tragicomédie.
Valentina Vargas : J’ai aimé le point de vue avant-gardiste d’une histoire intéressante, un humour subtil, un style tragicomique. On l’a beaucoup comparé au réalisateur Wes Anderson pour ses plans fixes. J’aime beaucoup le travail des acteurs de Cristián parce qu’il développe beaucoup ses personnages.
Inti Briones : Concernant les images, j’ai travaillé en étroitement collaboration avec Cristián pour comprendre leur particularité. Arrivant du Pérou, je devais comprendre la dialectique visuelle chilienne, reflétant une dialectique affective et spirituelle à laquelle se réfère Cristián. C’est vrai qu’au Chili règne un humour noir très important. J’ai comprendre comment Cristián voulait affronter la contradiction entre modernité et traditions, entre le centre commercial et les petites maisons de campagne.
Pourquoi avoir choisit la ville de Valdivia ?
CJ : J’ai parlé de ce que je connais le mieux : ma ville natale. Par contre, j’ai l’impression que ces thèmes peuvent être traités dans d’autres endroits. Mais Valdivia représente bien ce qui se passe en ce moment au Chili.
Pourquoi le thème de la vision, de la difficulté optique ?
VV : C’est comme la modernité qui arrive en province et s’installe avec ces immeubles, ces centres commerciaux climatisés, et tout ce qu’il y a autour doit s’y adapter.
CJ : Ce qui est important est l’idée de l’illusion, en rapport avec le désir d’acquérir quelque chose de plus, l’aspiration à une autre vie. Ce sont des personnages qui, dans cette situation de changement vertigineux, perdent leurs références et leur sens de l’orientation. D’un certain point de vue, ils ont besoin d’abandonner certaines choses, pour se maintenir sur un chemin tourné vers l’espérance et aller de l’avant. Un proverbe dit « voir pour croire » mais on se trouve plutôt ici dans la situation de ne « plus voir pour croire ». Ainsi le personnage interprété par Gregory qui a perdu son travail est comme aveugle face à sa réalité pour cultiver son goût optimiste. Ce sont des mécanismes qui se mettent en place dans une société qui lui permettent de se maintenir.
I B : Je pense que c’est non seulement une particularité chilienne mais encore latino-américaine de voir la vie avec beaucoup d’optimisme. C’est ainsi que l’on peut rire de la situation la plus tragique dans laquelle on se trouve. J’ai ainsi rencontré en Colombie des personnes qui ont subi les pires souffrances avec la guérilla mais qui se disaient heureuses. Cette contradiction est déroutante mais belle et c’est à mon goût celle que l’on rencontre dans le film.
G C : Le film parle aussi de la quête du bonheur. Lors des élections présidentielles, une personne plus jeune que les autres s’est présentée pour afficher le temps du changement. Mais ses idées étaient plus conservatrices que les autres. Ses discours ne présentaient rien de nouveau et à mon sens il y a là une illusion d’optique.
Interview de Florence Jaugey
Réalisatrice de La Yuma
« Nous avons pu convaincre les exploitants de salles de projeter des documentaires autour de l’idée que les gens aiment se voir, se reconnaître. »
Pourquoi une fiction plutôt qu’un documentaire pour parler de l’histoire quasi véridique de La Yuma ?
Il y a très longtemps que je comptais faire une fiction. Mais cela fait plus de vingt ans qu’il n’y a plus de film au Nicaragua. Ce qui m’intéresse c’est de raconter des histoires à partir de la réalité. Dans le scénario de La Yuma, je n’ai rien inventé : ce sont des choses que j’ai vues, que l’on m’a racontées…
Quand les Nicaraguayens pourront-ils voir ce film au cinéma ou à la télévision ?
Le film devrait sortir en salle au Nicaragua en mars 2010. Au Nicaragua, il n’y a pas de production audiovisuelle : il faut au contraire payer une chaîne pour qu’un documentaire puisse être diffusé. Seuls des films des Etats-Unis ou des telenovelas sont diffusés . La seule production audiovisuelle concerne les actualités. C’est terrible de ne pas avoir le reflet de sa propre image à la télévision. C’est une perte énorme : on ne peut pas construire en se référant constamment à l’étranger. Nous avons pu convaincre les exploitants de salles de projeter des documentaires autour de l’idée que les gens aiment se voir, se reconnaître. Ce fut un succès public même si les sujets abordés étaient difficiles. Les spectateurs réagissent très positivement car il s’agit de leur réalité, de leur manière de parler.
Comment avez-vous fait durant le tournage pour être si proche de cette réalité devenue palpable à l’écran ?
La plupart des acteurs ne sont pas professionnels. L’actrice principale est à l’origine danseuse, ce qui lui a été bénéfique au moment du tournage car les danseurs ont une discipline de travail incroyable. Nous avons tourné toutes les scènes dans le même quartier. Les policiers étaient de vrais policiers. Nous n’avons pas eu à modifier la réalité : nous l’avons filmée telle qu’elle se présentait à nous. Et les habitants du quartier étaient très contents de pouvoir participer à cette histoire. Ils sont d’ailleurs impatients de voir le film.
Comment avez-vous constitué une équipe de tournage dans un pays où le cinéma n’existe plus ?
Si le département caméra est entièrement nicaraguayen, les ingénieurs du son viennent de l’école cubaine de San Antonio de Los Banos. Les autres techniciens viennent d’Equateur, du Panama ou du Guatemala. Quant à la post-production, elle a été réalisée en France car nous y bénéficions d’un fonds de la région Île-de-France. Nous avons aussi dû faire avec les moyens du bord avec des personnes qui se sont improvisées à certains postes. J’espère qu’il ne faudra pas dix ans pour que le prochain film nicaraguayen voie le jour. Hélas, j’ai peu d’espoir car sans politique culturelle, la situation ne pourra pas changer.
Le thème des conflits de classe, évoqué à travers l’histoire d’amour de La Yuma, est-il polémique au Nicaragua ?
La population en a bien conscience mais les différentes communautés, en fonction de leur statut économique, ne se rencontrent pas. Le parcours de La Yuma est particulier, parce qu’elle ose aller de l’avant. La population la plus défavorisée manifeste un talent d’équilibriste remarquable à affronter la vie de tous les jours et en cela ils ne sont pas désespérés.
Lettre de Santiago Amigorena
Membre du jury et invité des Rencontres Littéraires vendredi à 10h00.
L’aube brumeuse de septembre qui couve l’océan endormi. Le ronronnement épanoui des vagues. Un oiseau - un seul - qui crie pour que le soleil se lève. Je regarde l’univers endormi depuis la fenêtre de ma chambre d’hôtel.
Je pense à un autre festival, à un autre jury. C’était à Bologne. Un viticulteur d’une soixantaine d’années, que ses enfants avaient emmené au cinéma pour la première fois de sa vie, de sa longue vie passée au milieu de ses vignes, en quittant la salle obscure, comme on le pressait de questions, avait regardé le ciel sombre et avait répondu simplement : « Je suis entré dans la salle, il faisait jour. Je sors, il fait nuit. J’ai raté un crépuscule. »
Solitude des vignes. Solitude de l’écriture le matin à l’aube.
Je suis seul à Biarritz. Enfin, presque seul. Une porte qui ne demande qu’à s’ouvrir, par exemple, sépare ma chambre de celle d’un autre membre du jury. Ces deux derniers jours, nous avons vu des films ensemble. Nous sommes là pour en discuter. Hier, nous avons discuté jusqu’à trois heures du matin. Nous étions accompagnés par un autre membre du jury, et un autre ami. Avant, il y a eu des dîners, des déjeuners, d’autres films. D’autres discussions. Avec les autres membres du jury, avec les organisateurs, avec des spectateurs, avec des passants. Je me tourne de nouveau vers la fenêtre : le soleil tarde à percer les nuages. Je pense aux trois films vus en deux jours. Je pense à Dreyer. Je pense aux films futurs, aux futures discussions. Je pense à la foule heureuse qui se promènera dans quelques heures entre la plage et la gare du Midi.