Hommage à Júlio Bressane

La preuve par trois.

Comment se fait-il que Júlio Bressane reste ce grand inconnu et que son œuvre (37 films, quand même) sorte à peine d’un long purgatoire ? Le refus de cet immense cinéaste brésilien de se convertir au militantisme politique qui était de rigueur à l’époque du Cinema Novo lui a valu d’être mis en quarantaine (pendant 40 ans, quand même) aussi bien par le milieu du cinéma brésilien et la dictature que par la critique européenne. Si Bressane a fait longtemps l’unanimité contre lui, il le doit à son indépendance (liberté de ton et de style) et à sa manière d’envisager la question identitaire. Eloigné de tout nationalisme (qu’il soit de gauche ou de droite), le cinéma de Bressane se nourrit de références étrangères qu’il confronte à la culture brésilienne. Nietzsche en 2001, Cléopâtre en 2007 ou encore Saint-Jérôme en 1999 sont passés au prisme du Manifeste anthropophage d’Oswald de Andrade. Unique question philosophique brésilienne aux yeux de Bressane, l’anthropophagie consiste, à travers un rituel défini, à s’emparer des forces de ce qui est ingurgité. C’est à l’aune de cette préoccupation et de ce rituel qu’il faut découvrir son nouveau film (inédit en France), Sedução da Carne (2018), grand film dialectique qui surprend sans cesse son spectateur, agréablement dérouté par tant d’audaces visuelles et conceptuelles. En dialogue permanent avec toutes les Muses de l’art et de la pensée, ses films dialoguent aussi entre eux, s’alimentant les uns les autres et provoquant une auto-transformation qui est aussi celle du couple dans Beduino (2016), présenté lui aussi en première française. Chaque film de Bressane témoigne de la nécessité d’une quête de l’origine, de toujours recommencer à zéro. L’origine, chez lui, relève du Chaos, où tout est déjà dans tout. Film à ne pas rater, Educação Sentimental (2013) est une initiation au cinéma de Bressane, un cinéma traversé par le désir et le savoir, la théâtralisation et l’expérimentation, la beauté et l’horreur, le sexe et la mort.

 Nicolas Azalbert